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Ati termine sa cure dans un établissement de soin pour tuberculeux situé en pleine montage, au fin fond de l'Abistan. Après plusieurs années d'absence, il retrouve le quotidien des abistanais en travaillant pour l'Administration. 

L'Abistan est un immense Etat qui semble s'être construit suite à une guerre dévastatrice (qu'on imagine nucléaire). L'identité collective des abistanais est fondée sur la religion et le fait que leur pays a été créé par Abi, le représentant de Yölah (dieu) sur terre. Toutes les règles de l'Abistan répondent aux préceptes religieux et aucun écart par rapport à la norme religieuse n'est toléré. L'Abistan incarne l'Etat totalitaire "parfait". 

Ati commence à avoir des doutes, à se poser des questions sur son pays alors qu'il est au sanatorium. Ces hésitations sont pour lui une source de honte absolue et il a conscience que ces pensées le placent dans une situation criminelle. Toutefois, sa curiosité le pousse à chercher des réponses aux questions qui émergent peu à peu. Avec un ami, il part à la recherche de la vérité sur un lieu archéologique dont l'Histoire semble avoir été effacée et réécrite par l'Appareil (l'administration d'Etat).

 

"L'esclave qui se sait esclave sera toujours plus libre et plus grand que son maître, fut-il le roi du monde." (page 49)

"La religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel." (p. 74)

"Ce que son esprit rejetait n'était pas tant la religion que l'écrasement de l'homme par la religion." (p. 80-81)

 

Je crois n'avoir encore jamais lu de roman aussi bien construit d'un point de vue sociologique. L'Etat créé par Boualem Sansal est si bien imaginé et ses facettes sont si cohérentes et vraisemblables pour un Etat totalitaire qu'on pourrait presque étudier son fonctionnement dans un cours de sociologie politique, de la même manière que l'on étudierait les rouages de l'Empire romain ou de l'Allemagne nazie. 

Cet Etat totalitaire se caractérise par un contrôle total des déplacements et des échanges commerciaux. Le langage a été retravaillé depuis des décennies, si bien qu'il ne reste que très peu de vocabulaire aux abistanais. Or, qui ne peut s'exprimer, ne peut penser... L'Appareil, cette administration d'Etat surpuissante met en place un système de contrôle des individus tel que toute individualité est niée : il n'est plus possible de penser par soi-même. La parole de Yölah vaut Vérité. 

2084 est la date qui marque un tournant dans l'imaginaire collectif de l'Abistan : elle n'a absolument aucun sens historique mais marque un passage à une nouvelle étape. En dehors de cette date dont personne ne comprend le sens, l'Abistan n'a plus de mémoire collective et c'est dans ce sens qu'il faut comprendre que 2084 est la fin du monde : c'est la fin de l'Histoire puisqu'il n'y a plus personne pour se souvenir ni pour écrire une histoire autre que celle de Yölah. 

"Oui, mais où trouver des idées nouvelles dans un monde ancien ?" (p. 171)

Boualem Sansal a réalisé un travail de titan en écrivant un roman dans lequel tout un monde est complètement inventé, et avec un sens du détail extrêmement fort et une logique sociologique imparable. En lisant 2084, j'avais l'impression de retourner sur les bancs de la fac et de lire l'Histoire politique d'un Etat ayant réllement existé. Pour ceux qui sont particulièrement intéressés par l'Histoire et les Sciences Politiques, c'est un livre totalement grisant ! En revanche, si vous y cherchez un aspect plus littéraire, vous risquez d'être déçu car ce n'est pas le but du livre et il ne peut avoir une approche littéraire dans la mesure où il raconte l'histoire d'un abistanais qui ne sait pas ce qu'est une conscience ou une individualité. Or, à mon sens, sans conscience individuelle, il ne peut y avoir de littérature. Prenez garde, ce roman n'est donc pas fait pour tout le monde ! Par contre, si vous êtes mordu de Sciences politiques, foncez, vous ne serez pas déçu !

 

Référence

Boualem Sansal, 2084, éditions Gallimard, 288 pages

 

Lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire de Priceminister. #MRL15 #PriceMinister