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"Prenez garde, ma chère, il vous mangera toutes." (page 114)

Denise a tout juste 20 ans quand elle arrive à Paris en 1864, accompagnée de ses frères Jean et Pépé, âgés de 16 et 5 ans. Cette jeune normande vient de perdre ses parents et n'a plus qu'une solution pour survivre : solliciter l'aide de son oncle Baudu, propriétaire d'une petite boutique où il vend des tissus et des draps. Jean est placé en apprentissage et Jean chez une nourrice. Mais Denise, qui pensait pouvoir travailler chez son oncle, est obligée de se faire engager comme commis dans le grand magasin situé en face de celui de son oncle.

Le Bonheur des Dames représente l'avenir du commerce aux yeux de Denise, qui est très fière d'y travailler malgré les critiques de son oncle, qui ne voit en ce magasin qu'un concurrent déloyal. A travers les yeux de Denise, on découvre tout le contraste entre les vieilles boutiques obscures et humides et les grands magasins parisiens, qui représentent un nouveau modèle économique.

Denise commence au bas de l'échelle sociale des vendeurs du magasin. En tant que commis, elle n'a pas de salaire fixe mais uniquement des pourcentages sur ses ventes. Elle découvre le monde féroce des vendeurs, où les conditions de travail sont déplorables, et où aucun sens de la solidarité n'existe entre collègues. Denise fait figure de souffre-douleur pour les vendeuses de son rayon, qui s'amusent à l'humilier.

Zola tisse à la fois une histoire individuelle et une histoire collective, celle de Denise et celle de la fin des petits commerces parisiens face aux monstres des grands magasins.

Je me suis véritablement passionnée pour le personnage de Denise, qui réunit tout ce que j'aime dans les grands personnages de la littérature : de la volonté, de l'abnégation, de la passion et du désir refoulés, du coeur, du sacrifice, de la gentillesse... Pour ces raisons, j'ai beaucoup pensé à Jane Eyre en découvrant Denise. Tout comme elle, Denise a une idée précise de la façon dont elle veut vivre et n'est pas prête à entacher sa morale, même au nom de son bonheur. Bien qu'étant une petite jeune femme sans défense, elle fait preuve d'une grande force intérieure pour résister aux nombreux obstacles économiques et amoureux. J'ai eu une empathie débordante pour Denise, que j'ai aimée de la même manière dont j'aime Antigone et sa capacité à se sacrifier au nom de ses principes. Moi qui aime les personnages à qui il arrive beaucoup de malheurs et d'injustices, j'ai été servie !

A aucun moment je n'ai été lassée par les parties du roman qui touchaient plus à l'histoire collective et qui traitaient de l'ascension de ce nouveau modèle économique des grands magasins et du déclin foudroyant des petits commerces. Chaque histoire, qu'elle soit individuelle ou plus globale, est traitée avec autant de poids et de finesse, ce qui rend le tout très harmonieux. 

Je crie un immense merci aux Bibliomaniacs qui ont décidé de mettre ce roman au programme de Janvier. Sans elles, je n'aurais pas osé ouvrir un Zola avant quelques années. Elles m'ont réconcilié avec cet écrivain, qui m'avait particulièrement fait du mal pendant mon adolescence (devoir lire La Bête humaine au collège fut vraiment une expérience exécrable, et je l'avais abandonné au bout de 10 pages...). 

Au Bonheur des Dames est MON roman de l'année 2015, je l'ai dévoré comme Mouret a dévoré les Baudu, Bourras et Robineau. Je n'aurais jamais cru qu'un roman de Zola puisse être un tel page-turner. Et ce n'est qu'un début...

 

Référence

Emile Zola, Au Bonheur des Dames, éditions Folio, 626 pages