sartre_livre_les_motsEn ouvrant Les mots, je ne m'attendais pas à lire un texte d'une si grande beauté. Les phrases y sont limpides, claires, d'une grande simplicité et pourtant très belles. Jean-Paul Sartre y raconte, à travers sa petite enfance, sa découverte des mots. Il commence ainsi par narrer la découverte de la lecture, à travers les histoires que lui racontait puis lui lisait sa mère, Anne-Marie.

"Anne-Marie me fit asseoir en face d'elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s'endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s'était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j'étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d'un instant j'avais compris : c'était le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c'étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres, étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les doubles consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles s'enchantaient d'elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi [...]." (page 40)

Ensuite, il raconte son apprentissage de la lecture et la découverte de se plaisir individuel. Ce que j'ai beaucoup aimé dans ces passages, ce sont les comparaisons que j'ai pu faire avec Les mémoires d'une jeune fille rangée. En effet, dans ces deux livres, le plaisir de la lecture vient en partie de la lecture d'oeuvres interdites (par le grand-père ou les parents). En lisant, Sartre fait l'apprentissage de la transgression, du non-respect des consignes parentales.

Puis, on passe au moment où le petit Jean-Paul est capable de créer des histoires. Ainsi, on entre dans son imagination, qui est extrêmement fertile : on le voit ainsi en héros, essayant de sauver une Princesse ou de se battre contre des ennemis imaginaires. Ce récit est assez fascinant de part la capacité d'abstraction de l'environnement ainsi que d'imagination de cet enfant.

"Au cours de mes chevauchées fantastiques, c'était la réalité que je voulais atteindre. Quand ma mère me demandait, sans détourner les yeux de sa partition : "Poulou, qu'est-ce que tu fais?" il m'arrivait parfois de rompre mon voeu de silence et de lui répondre : "Je fais du cinéma." En effet, j'essayais d'arracher les images de ma tête et de les réaliser hors de moi, entre de vrais meubles et de vrais murs, éclatantes et visibles autant que celles qui ruisselaient sur les écrans. Vainement ; je ne pouvais plus ignorer ma double imposture : je feignais d'être un acteur feignant d'être un héros." (pages 116-117)

Enfin, le récit se termine par l'apprentissage de l'écriture : Sartre y raconte comment il a commencé à écrire ses premières histoires et quelles étaient-elles.

Je ne peux que vivement recommander la lecture de ce magnifique texte à tous ceux eux-mêmes passionnés par la lecture et l'écriture!

Référence
Les mots, Jean-Paul Sartre, éditions Folio, 212 pages